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Muita merda for the exhibition

20H20, j’ai essayé de me mettre en condition afin d’écrire ce texte. J’ai soupé, j’ai fait un vidéo call professionnel, j’ai raconté une histoire à mon fils de trois ans pour qu’il s’endorme, j’ai puni ses aînés en les envoyant se coucher tôt pour une futilité, j’ai écouté de la musique, j’ai embrassé ma femme, un café et j’ai cru que c’était bon et que je pouvais commencer.

Sur mon bureau dans la cuisine, en face de moi, une machine qui écrit. Sauf que rien ne se passait, pas une phrase, même pas un mot. Je m’efforçais de réconforter une centaine d’idées qui fusaient dans ma tête, de sentiments qui me bousculaient l’âme, de discussions qui surgissaient, de souvenirs d’un passé adjacent.

Ce passé se résume à une quinzaine de jours, dès que la Maison de l’image m’a confié le commissariat de l’exposition collective « Rooms with a view, a confined portrait ». Dès lors, mon statut de photographe prenait de l’âge face à ce confinement, il m’a battu.

Je n’ai jamais cessé ma thérapie contre tous les aléas de la vie. Je trouvais toujours refuge dans mon appareil photo, en prenant des photographies qui parlaient de tout mais aussi de rien, ou bien en immersion dans mes archives, un sport que j’aime tant, car je reprenais de plus belle à chaque fois.

Sauf que l’odeur des produits désinfectants infligée à mon appareil photo, à chaque fois que je rompais mon confinement pour des petites courses familiales, me répugnait, me révoltait et me dégoûtait jusqu’à ce que je jetais l’éponge. A chaque sortie, je ne faisais que presser un bouton, loin de faire de la photographie. Le mal a vaincu, je suis dépourvu et la peur prenait place dans mon futur.

Tout ce qui précédait et tout ce qui va suivre dans ce texte ne pouvaient se déclencher si je n’avais pas reçu le dernier e-mail de l’un des artistes, l’un des photographes, l’une des personnes, l’une des âmes qui ont répondu à mon invitation.

À 24 heures du deadline, je l’ai contacté, j’ai usé de notre vieille connaissance. J’étais presque sûr qu’il accepterait mon invitation, et il l’a fait. J’étais presque sûr qu’il s’adapterait aux conditions impossibles, et il l’a fait. Comme dans un chemin de croix, j’ai proposé aux photographes une commande qui n’était pas dans leurs coutumes. Une commande de « soi », un autoportrait dans un environnement intime et personnel, surchargé de questionnements.

Le dernier e-mail que j’ai reçu synthétise ma démarche de commissariat et la centaine de correspondances, tous moyens confondus (réseaux sociaux, appels téléphoniques et e-mails), avec les 25 photographes que vous découvrirez.

Elles et ils ont vécu le confinement. Qu’il soit partiel ou total, les photographes l’ont enduré exponentiellement. Leur raison d’être est d’informer et de produire des images afin que les peuples s’en servent comme thérapie sociétale de groupe, à l’encontre de ce fléau invisible. Mais, surtout, d’archiver le présent par des preuves indiscutables.

Il s’avère que le COVID n’est photographiable à sa juste valeur que si mort s’en suit. Si les chercheurs et les scientifiques du monde entier ont enduré chaque seconde des deux mois passés afin de créer l’équation idéale du remède salvateur de l’humanité, et si les corps médical et paramédical mondiaux ont démontré bravoure et courage ; pour ne citer qu’eux, car la liste des corps de métier indispensables est très longue. Les photographes, quant à eux, se trouvaient dans l’antichambre et se souciaient d’administrer, sans que personne ne le leur demande, des calmants en forme de photographies pour les âmes et les esprits avides de lecture, de vision et de méditation sur le sort de cette humanité blessée.

En citant le passé adjacent et le futur proche, je ne pourrai rendre au « temps » ce qui est au « temps » que par un présent réel, celui de gratitude envers les artistes qui ont pu et voulu répondre à l’invitation d’être ensemble pour un moment, mais aussi un moment de révérence à l’égard des photographes qui n’ont pas pu y être. 

Car demander à un photographe une à trois photographies pour participer à une exposition collective dans des conditions aussi particulières que les nôtres n’était une mince affaire ni pour eux ni pour moi. La légèreté du format demandé contredisait la profondeur du contenu souhaité et la démarche artistique de chacun d’eux.

J’ai péché, Mea-culpa ; je les ai invités à se convertir en sujet. La limite de l’offense envers ces personnes est de passer du noir au blanc, du chaud au froid, du déluge à la sècheresse, du révélateur au fixateur.

Sauf que l’invité est devenu hôte. Elles et ils nous ont ouvert les portes de leurs « chez soi ». Vous allez peut-être en rire, encore mieux, en pleurer, mais le plus important est qu’elles et ils ont fait de leur mieux.

Je termine mon récit de cette expérience humaine par la dernière phrase que j’ai reçue dans le texte du dernier e-mail de participation à cette expo « Muita merda for the exhibition ».

Amine Landoulsi

Commissaire de l’exposition « Rooms with a view, a confined portrait »